Jean T.

https://lecturesdereves.wordpress.com/

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Une traversée des Alpes à ski

Gallimard

20,00
Conseillé par (Libraire)
25 octobre 2022

Sylvain Tesson appartient à la catégorie des écrivains voyageurs. On se rappelle sa traversée de la France par la diagonale du vide, consignée dans "Les chemins noirs".
Cette fois, il nous fait le récit d’une traversée des Alpes à ski, en hiver, en quatre-vingt-cinq jours, durant quatre mois d’hiver répartis entre 2018 et 2021.

Cet itinéraire sauvage lui permet de relier Menton "où sombre la montagne dans des gerbes de palmiers" et Trieste "ville impossible de l’Adriatique où la convention fixe la fin des Alpes". Le géographe se jour des frontières qu’il passe sans se soucier des douanes, mais sans oublier de rappeler le passage des éléphants d’Hannibal dans le Mercantour et la Tinée, que le général Bonaparte passa le col du Saint-Bernard en 1799, ni de visiter à Sils-Maria la maison où "Nietzsche avait jeté la base de son Zarathoustra". Il passe l’Italie, la Suisse, l’Autriche et la Slovénie. Il suit Daniel du Lac, son ami guide, qui fait la trace en haute-montagne, passe des cols élevés, skie sur des névés pentus, traverse des "forêts féeriques", se risque dans des coulées de neige, s’encorde pour passer les corniches, attaque parfois au piolet une pente verglacée.
Qu’on ne s’attende pas à trouver dans Blanc, un topo-guide, même s’il mentionne les refuges et les gîtes. Même la carte de sa traversée sera insuffisante (elle est illisible dans la version numérique). Tesson raconte une immersion, une "dissolution de soi" dans le Blanc, qui est "substance" plus que couleur et dont "l’éclat abolit la conscience", qui " désagrégeait le moi, anesthésiait l’angoisse, augmentait l’espace, évanouissait les heures". En haute montagne, Tesson recherche du divin, "faire du voyage une prière" rêve-t-il. "L’effort aveugle" participe à cette quête, il monte vers les crêtes "skis sur le dos et piolet en main", pour ensuite s’enivrer de vitesse et glisser "dans un non-lieu, au centre du calme", dans une neige qui "beauté pure". Et quand il atteint la cime axiale, "la beauté [relâche] les inquiétudes", "le ciel n’est plus séparé de la terre".
Dans les refuges, il peut trouver des livres (saint Augustin) et les alpinistes se récitent Baudelaire pour oublier le temps.
Là-haut, Tesson "absorbe tout" avant de tourner "le dos à la montagne, définitivement".
Un Blanc éclatant…

Monologue contre l'Identité

Grasset

12,00
Conseillé par (Libraire)
21 octobre 2022

En 1956, l’écrivain Romain Gary recevait le prix Goncourt pour "Les racines du ciel". En 1975, Émile Ajar reçoit le prix Goncourt pour "La vie devant soi". Ce n’est qu’à la mort de l’écrivain, en décembre 1980, qu’on découvrira que Romain Gary publiait sous deux identités.

Delphine Horvilleur évoque Gary et son œuvre dans sa préface. Elle est née quand Gary a commencé "à signer du nom de l’Autre" et lorsqu’il se donne la mort, "J’ai alors à peine six ans […]. J’apprends à lire". Depuis lors, elle ne cesse plus de lire l’œuvre de Gary/Ajar", persuadée d’y trouver "une clef d’accès à sa vie". Gary est son "dibbouk", comprenez "un revenant qui vous colle à la peau ou à l’esprit, un être qui vous est attachée à la vôtre pour une raison mystérieuse", un "au-delà de soi". Avec sa double identité, Gary/Ajar torpille toutes les obsessions identitaires de notre temps, qui menacent notre société et "qui nous empêchent d’être autre chose que notre naissance a dit de nous". Horvilleur relève tous ces "nous" qui voudraient définir que nous sommes un seul, une seule identité, alors que nous sommes plusieurs, que nous appartenons à plusieurs entités : nom, langue, couleur de peau, sexe, religion, parti politique.
Évidemment, la rabbin qui parle l’hébreu ne pas se priver d’en évoquer quelques subtilités, comme ce verbe être qu’on peut "conjuguer au passé et au futur", mais pas au présent. "Tu peux ‘avoir été’ et tu peux être ‘en train devenir’ mais tu ne peux absolument pas ‘être’… ni binaire, ni non-binaire, ni homme, ni femme". Impossible, donc, de trouver dans la Bible une rassurance identitaire !
Elle a aussi trouvé dans le Talmud l’histoire d’Elisha Ben Abouya, "un enfant de la maison d’étude", qui rompt avec la religion, s’éloigne de l’ascèse de l’étude pour jouir des plaisirs de la chair jusqu’à ce qu’une prostituée qui croit l’avoir reconnu lui dise "tu ne peux pas être celui-là, : toi, tu es un autre !". Après quoi, il se choisit le nom que la femme lui avait donné et sous lequel il est connu dans le Talmud : Ah’ar. Que Gary se soit choisi le pseudo d’Ajar, "c’est à dire Ah’ar … à une lettre près" est bien sûr un hasard !!!
Dans le monologue qui suit et qui est destiné à être lu au théâtre, Delphine Horvilleur imagine un fils d’Émile Ajar qui écrit à son père. Le lecteur est invité à le rencontrer dans son "trou juif".
Delphine Horvilleur joue de l’humour juif, de son talent de conteuse, de son incontestable judéité pour dire quelques horreurs qu’on ne supporterait de personne d’autre, de son métier de rabbin pour nous glisser quelques éléments de sermons, de son érudition. De son goût évident pour la pas de côté.
Le texte est présenté au théâtre, et pour continuer sur les identités, c’est une comédienne, Johanna Nizard qui interprète Abraham Ajar. La rabbin Delphine Horvilleur est une remarquable conteuse, ceux qui ont eu l’occasion d’entendre sa voix ne seront pas très étonnés qu’il leur semblera l’entendre alors qu’ils la lisent. Encore une histoire de dédoublement...

Éditions Gallmeister

25,60
Conseillé par (Libraire)
7 octobre 2022

1984 c’est l’année où le sida explose, où Reagan ets élu président des Etats-Unis avec une énorme majorité de 56,8 % des voix, où – selon le roman – une énorme canicule étreint le petit village de Breathed, en Ohio. Un village de la Bible Belt, là où Dieu fait la loi, là où "si une brique de lait se renversait, c’était la faute du diable". En cet été plus que torride, le procureur Autopsy Bliss, un homme inquiet obsédé par le Bien et le Mal, surtout le mal, invite le diable à séjourner à Breathed, sans s’attendre à ce qu’il vienne.

Le lendemain Fielding, son fils qui, entendant le mot "diable" n’a "pensé à rien d’autre qu’à un monstre hideux" découvre un garçon "si noir et si petit dans sa salopette" qui répond au nom de Sal, comme dans Satan et Lucifer qui prétend être le diable. La preuve, il porte dans son dos la trace de ses ailes perdues, car le diable est un ange qui a chuté, quelqu’un qui n’a pas une vie facile et qui ne veut rien d’autres que de l a crème glacée. .
Fielding raconte cet été bien des années plus tard, quand il est devenu un vieil homme, et on sent que son récit dont chaque chapitre est introduit par quelques mots du Paradis perdu de John Milton va tourner au tragique. Lui et Sal sont devenus amis et traînent dans le village où les habitants souffrent de la chaleur et commencent à accuser Sal de tout ce qui ne va pas. Des clans se forment et s’opposent. Elohim, le nain réparateur de clochers distribue des brochures végétariennes et prononce des discours racistes. Dans l’équipe de base-ball, on est ouvertement homophobe, d’autant plus que Grand, le talentueux grand frère de Fielding, lanceur de l’équipe, est surpris à embrasser un autre garçon. Alors que Sal et Dresden sont devenus follement amoureux, Dresden chute d’un arbre et meurt. Sa mère qui la battait est condamnée à de la prison. La chienne de Fielding est empoisonnée… Et toujours, Sal parle, donne le sens de ce qui se passe, apparaissant être le témoin des événements plus que la cause. Et la famille de Fielding tente de faire face à toutes les horreurs. Et la température monte et fait fondre tout le bon sens de chacun. Et advient l’impensable l’irréparable, le désastre total...
Ce roman sombre et brutal de Tiffany McDaniel est d’actualité et nous parle de différence, de racisme, de croyances sectaires, d’intolérance, de fanatisme, de déviances des foules, d’amours toxiques. D’identité, aussi, car qui est véritablement Sal ? DE formation quand il narre l’amitié unissant Sal et Fielding qui lui coûtera la perte de son innocence quand il découvrira la violence des hommes et l’impossibilité de retourner dans sa ville, ce petit paradis perdu devenu un enfer.
L’écriture de Tiffany McDaniel est brûlante, pleine d’imagination, émouvante, avec des moments de poésie, de sagesse qui provoquant des émotions venant tempérer la noirceur du roman.

L’été où tout a fondu est le premier roman de Tiffany McDaniel qui avait été peu remarqué lors de sa première publication en 2019 chez Joelle Loesfeld. Il est totalement différent de Betty, son second roman publié en France en 2020.

Conseillé par (Libraire)
22 septembre 2022

C’est une facette de ma partialité : j’aime lire Amélie Nothomb. Il y a toujours de l’inattendu dans son phrasé, du vocabulaire , de l’imagination pour inventer des situations exagérées et parfois farfelues. À chaque rentrée littéraire, je me rue donc chez mon libraire préféré - et indépendant - pour acheter son dernier opus.

Dans son roman "Le livre des sœurs", il y a d’abord ce couple de Nora et Florent qui se sont connus jeunes, qui sont si amoureux l’un de l’autre qu’ils semblent être le monde entier à eux seuls. L’arrivée de Tristane semble être un non-évènement. Ils ne changent rien à leur relation, continuent de s’admirer, chacun dans yeux de l’autre., oubliant de s’admirer chacun dans les yeux de Tristane. Cinq ans plus tard ,naît Laëtitia et c’est Tristane qui se prend d’affection pour elle et qui veille à son épanouissement, jusqu’à apprendre à lire à sa cadette. Comme les parents ne s’occupent pas de leurs filles, Tristane se tourne vers sa tante Bobette et sa fille Cosette dont elle est la marraine pour comprendre pourquoi on trouve qu’elle est "une fille terne", et pour tout, en fait…
Jusque là, tout va bien, Amélie Nothomb campe une famille dysfonctionnelle qu’elle situe avant l’ère des portables, peut-être même avant qu’on puisse lire Françoise Dolto ?
Les filles grandissent et deviennent adolescentes puis jeunes adultes, veulent créer un groupe de rock, "les Pneus", qui connaîtra un certain succès. Tristane fume des Gauloises pour épaissir sa voix et chanter dans le groupe. Nora se comporte comme une idiote décervelée envers ses filles… Dans cette seconde partie du roman, Amélie Nothomb s’éloigne du sujet de départ : la relation de deux sœurs dans une famille dysfonctionnelle, voire avec des parents ayant besoin de soins psychothérapeutiques.
Je ne regrette pas cette lecture - le style de Nothomb est inimitable et inégalable - mais j’ai eu l’impression qu’elle a été dépassée par la vigueur de son imagination. C’est dommage pour ce roman qui n’égalera pas "Soif" ou "Premier sang". Il reste une lecture agréable qui occupera tranquillement une après-midi de dimanche quand la pluie viendra...

Albin Michel

22,90
Conseillé par (Libraire)
20 septembre 2022

En 1960, dans le petit village sicilien de Martorana, Olivia mène une vie de fillette libre, "se promener dans le village de jour comme de nuit, porter des culottes courtes et même un vrai pantalon les jours de fête, parler avec les filles et les garçons de tous les âges, boire un verre de vin allongé d’eau le dimanche, dire des gros mots, cracher et, l’été, courir jusqu’à la plage puis se baigner en short. Moi, la baignade, je suis pour", et aussi chasser les escargots au petit matin pour les revendre au marché.

Mais à partir du jour où elle a "son cardinal", elle ne pourra plus sortir seule de chez elle, car le cardinal a ses règles : "marche en regardant tes pieds, file droit et reste à la maison" et comme dit sa mère, "une fille, c’est comme une carafe : qui la casse la ramasse".
Au village, un jeune homme l’a remarquée et la veut pour épouse. Elle refuse, estimant pouvoir choisir elle-même de qui être amoureuse. Furieux, il la kidnappe avant de la violer. Sa mère, gardienne des traditions, voudrait la marier et lui trouve un homme de la ville riche, mais aveugle, qui ne tiendra pas son ambiguë promesse. Olivia, qui a une amie, Liliana, fille de communiste qui l’introduit dans la cellule, choisit de se rebeller et de porter plainte. Une amie de Liliana et un avocat l’aident, le jeune homme est condamné et emprisonné.
À la fin du livre, on retrouvera tous les personnages vingt ans plus tard, en 1981.
"Le choix" "est celui d’Olivia, un choix courageux dans une Sicile corsetée dans la mise en tutelle des femmes. Viola Ardone écrit comme parle la petite fille pour portraiturer une époque au moment où elle change, où des femmes se refusent à la tradition ancestrale et revendiquent d’être libres. On remarquera que le parler d’Olivia devient adulte et plus grave dans la dernière partie du livre datée de 1981. Si la mère d’Olivia est présentée comme la gardienne des valeurs traditionnelles, son père, peu bavard, qui semble falot et en retrait, est plus libre et prend courageusement le parti de sa fille pour la soutenir dans son choix, un beau geste d’amour.
Le roman de Viola Ardone est une pépite de délicatesse, même s’il est parfois écrit crûment, et rend merveilleusement l’entêtement d’Olivia à vivre sa vie telle qu’elle le veut. Un livre émouvant à ne pas laisser passer.